mardi 8 janvier 2019

Duel entre parlementaires

Duel entre les deux parlementaires dans le jardin d'une résidence privée de Neuilly-sur-Seine

Le duel : un cérémonial très codifié

Un honneur bafoué, un mot maladroit, une calomnie : jadis tout était bon pour se battre en duel. Un phénomène particulièrement français mais que l'on rencontre ailleurs, en Europe, et outre-atlantique. La coutume du duel remonte au Moyen-Âge: on pratique les duels judiciaires que l'on nomme aussi «gage de bataille». L'affrontement est arbitré par Dieu : on parle alors de droit divin.

Au tournant du XVIe siècle apparaît le duel du point d'honneur. C'est l'apanage des nobles. La pratique du duel se généralise. Devant le nombre considérable de victimes, tous les rois de France essaient de l'interdire, sans succès.

Duel à mort, duel au premier sang

La révolution va changer les choses : tous les édits royaux punissant les duellistes sont supprimés. Le duel se codifie: L'essai sur le duel (1836) du comte de Chatauvillard devient la référence. On y apprend toutes les règles détaillées: comment choisir l'arme, le lieu, la date, le nombre de témoins. Il y a deux possibilités, soit le duel à mort, soit le duel au premier sang. Un procès verbal est établi pour attester la régularité. C'est l'âge d'or des duels. Hommes politiques, militaires, journalistes, dramaturges vont se battre pour n'importe quel prétexte. Chaque débat houleux à l'Assemblée se termine en duel : Clemenceau en est l'exemple parfait. Grand duelliste, il se bat une douzaine de fois et est maintes fois témoin. La guerre de 1914 met fin à l'épopée du duel, temporairement comme nous allons le voir.

Un lieu marqué par des duels

Si le Palais Bourbon est aujourd'hui un lieu où se déroulent des joutes oratoires, son histoire fut également marquée par des duels mettant plus gravement en péril l'intégrité physique de ses protagonistes. En effet, l'Hôtel de Lassay et le Palais Bourbon ont été édifiés au début du 18ème siècle à l'emplacement d'un lieu mal famé, le Pré aux Clercs, l’endroit où les étudiants allaient vider leurs querelles d’honneur en se battant en duel. C'est peut-être par atavisme que, près de 250 ans plus tard, deux parlementaires vont remettre au goût du jour cette coutume d'un autre temps.

« Taisez-vous, abruti ! »

Il n’y a pas toujours eu la télé et les réseaux sociaux. Cinquante ans avant les clashs sur le petit écran ou la toile, les hommes politiques n’étaient pas avares de petites phrases assassines et d’injures qui claquent. La preuve, ce vendredi 21 avril 1967. 

Après trois jours de débat sur la politique du gouvernement, les esprits s’échauffent. Ce jeudi-là, le Premier ministre Georges Pompidou répond du haut de la tribune de l’Assemblée nationale dans une ambiance tumultueuse. François Mitterrand l’interrompt, provoquant un chahut dans l’hémicycle au sein de la majorité. Parmi les plus virulents, le gaulliste René Ribière, député d’Enghien-Montmorency (Val-d’Oise). «Taisez-vous, abruti !» explose Gaston Defferre, le maire de Marseille, président du groupe socialiste. 

Un peu plus tard, la séance est enfin close mais pas l’incident. Ribière rejoint dans la salle des Quatre-Colonnes Defferre, qui maintient son propos. «Je vous en demanderai réparation», défie l’offensé qui envoie dans la foulée ses deux témoins annoncer le choix des armes à l’offenseur. Ce sera l’épée. «Je veux faire ça très vite, demain matin, car je dois être l’après-midi à Marseille», réplique Defferre, qui qualifie l’affaire de « grotesque et ridicule ». Et promet de le toucher aux testicules pour le rendre «inapte» à son mariage... prévu le lendemain.

Cette « mascarade », comme l’écrivit un journaliste, ne fut pas du goût du général de Gaulle, qui, agacé, s’en mêle. Jacques Chaban-Delmas, le président de l’Assemblée, reçoit tour à tour les témoins des deux parties pour tenter de les dissuader. En vain. Rendez-vous est donc pris en toute illégalité pour le lendemain, à l’aube, dans un lieu tenu secret. Depuis Richelieu en effet, les duels sont formellement interdits. A défaut d’habits de protection, les duellistes seront-ils au moins couverts par l’immunité parlementaire ? «Les auteurs sont rarement poursuivis lorsque le duel n’est pas suivi de mort», commente le jour même un avocat à la radio.

Quelques gouttes de sang

Après une course folle pour semer les journalistes et éviter la police, les deux parlementaires et leurs témoins parviennent à rejoindre une résidence privée de Neuilly-sur-Seine. Trois assauts et deux estafilades plus tard, l’arbitre Jean de Lipkowski, un gaulliste de gauche, arrête le combat, Ribière a deux blessures sans gravité. Le député valdoisien n’avait, semble-t-il, jamais touché à une épée et le fait que l’un de ses grands-pères se soit battu en duel en 1910 ne lui fut pas d’un grand secours. Il n’en a pas été de même pour son adversaire des Bouches-du-Rhône, vieux briscard habitué à en découdre, qui s’était déjà mesuré au radical Paul Bastid, vingt ans plus tôt au pistolet.

Si la police l’ignora, du moins officiellement, des journalistes assistèrent à l’événement. Le duel a même été filmé comme en témoigne cette vidéo.


Plus tard, chaque fois que lui fut donnée l’occasion d’évoquer cette rencontre, le facétieux Defferre ne manquait pas de rappeler qu’il avait visé l’entrejambe de son adversaire pour lui gâcher sa nuit de noces, celui-ci se mariant le lendemain.

Les quelques gouttes de sang versées par le député gaulliste ont donc été les dernières à l’être durant un duel en France. Le précédent avait eu lieu neuf ans plus tôt, le 30 mars 1958 près de Vernon (Eure). Il mettait aux prises, pour un différend artistique, le danseur Serge Lifar, 53 ans, et le marquis de Cuevas, 72 ans. Ce dernier avait d'ailleurs pour témoin un certain Jean-Marie Le Pen.

[sources 1, 2, 3, 4]

jeudi 20 décembre 2018

Le Codex Borbonicus

La page 13 du Codex Borbonicus représente la 13e trecena (période de 13 jours) du calendrier aztèque, qui était placée sous les auspices de la déesse Tlazolteotl. Celle-ci apparaît en haut à gauche, donnant naissance à Cinteotl. La lecture se fait de bas en haut et de gauche à droite. Les cases sont numérotées de 1 à 13. Le premier jour de la treizaine est 1-Tremblement (1-Ollin), suivi de 2-Silex, 3-Pluie, etc. jusqu'à 13-Eau.


Un cahier formé de pages manuscrites reliées ensemble en forme de livre

Un codex (pluriel : codices) est un cahier formé de pages manuscrites reliées ensemble en forme de livre. Cet ancêtre du livre moderne a été inventé à Rome durant le IIe siècle av. J.-C. et s'est répandu à partir du Ier siècle, pour progressivement remplacer le rouleau de papyrus grâce à son faible encombrement, son coût modéré, sa maniabilité et la possibilité qu'il offre d'accéder directement à n'importe quelle partie du texte.

Il tient son nom du Palais Bourbon

Le Codex Borbonicus est un codex indigène du Mexique central, ouvrage rituel aztèque réalisé dans les années 1510, l'un des plus importants connus. Le document est-il antérieur à l’arrivée des Espagnols ? Ou fut-il créé plus tard, sur commande ou sous l’influence des Européens ? L'énigme demeure. Il est ainsi impossible d'affirmer avec certitude s'il s'agit d'un codex préhispanique ou colonial. Il tient son nom du Palais Bourbon où il est conservé dans les collections de la Bibliothèque de l'Assemblée nationale.

Le Codex Borbonicus est l’un des trésors de la République. Il figure parmi les six écrits en possession de l’Assemblée nationale, interdits de sortie du territoire depuis les années 1960. 

Provenance inconnue

Ce manuscrit nahuatl, dont deux pages sont manquantes, acheté en 1826 par le Palais-Bourbon au cours d’une vente publique, est de provenance inconnue. Il aurait été volé en Espagne, dans la bibliothèque de l’Escurial, soit au moment de l’occupation de l’Espagne par les troupes napoléoniennes en 1808, soit lors de l’expédition française dans ce pays en 1823, sous Louis XVIII.

Bijou de l’art aztèque

Avec ses 14 mètres de long, ses trente-six feuillets au format carré de 39 centimètres de côté pliés en accordéon, il décrit dans les moindres détails les ­calendriers « divinatoire » et « solaire » employés par les Aztèques, avant la conquête de leur empire par Hernan Cortès, en 1519. D’une page à l’autre, on y découvre, à travers des scènes colorées figurant des centaines de personnages et d’animaux, les divinités, les mythes et les fêtes religieuses, souvent sanglantes, de ce peuple ­méso-américain qui occupa le plateau du Mexique de 1325 à 1521.

Les Aztèques utilisaient simultanément deux calendriers : l’un divinatoire de 260 jours et l’autre solaire de 365. Le premier, le Tonalpohualli, ou « compte des jours », comportait 20 « semaines » de 13 jours. Et le ­second, le Xiuhpohualli, ou « compte des années », 18 « mois » de vingt jours auxquels s’ajoutaient cinq jours supplémentaires où « il ne se passait rien ». Une fois tous les 52 ans, une Fête du feu nouveau venait célébrer la ligature de ces deux calendriers.

Le Codex Borbonicus peut ainsi être décomposé en quatre sections : un Tonalpohualli, un cycle de 52 ans, un Xiuhpohualli et un second cycle de 52 ans suivi d’une cérémonie du Feu nouveau.Quand a-t-il été conçu ? Pour les premiers américanistes à l’avoir étudié, il ne faisait aucun doute qu’il était antérieur à la conquête de l’Empire aztèque par les Espagnols. Mais, remarquant qu’aucun des codex reconnus comme précolombiens ne représente un « cycle de 52 ans », un « Xiuhpohualli » et une « cérémonie du Feu nouveau », des spécialistes ont, depuis, affirmé qu’il a été élaboré dans les toutes premières années ayant suivi l’entrée de Cortès à Mexico-Tenochtitlan, le 8 novembre 1519.

[sources 1, 2, 3, 4, 5, 6]



mardi 13 novembre 2018

Les places des députés


À la première séance qui suit les élections législatives, les 577 députés élus ou réélus pénètreront solennellement dans l’Hémicycle. Ils se placeront pour la seule et unique fois par ordre alphabétique intégral, et la séance sera présidée par le doyen d'âge de l’Assemblée nationale. Pour l'anecdote, le 27 juin 2017, Jean-Luc Mélenchon de la France insoumise s'est retrouvé à côté d'Emmanuelle Ménard, épouse du maire de Béziers et soutenue par le Front national, et François Ruffin de la France insoumise à côté de François de Rugy, la République En Marche. Ensuite, tout changera. Le président de l’Assemblée nationale sera élu (et se rendra immédiatement au perchoir), les groupes seront constitués. Et surtout, dès la séance suivante, les députés seront dispatchés selon un nouvel ordre. Avec des places plus prisées que d’autres. Mais tous ne seront pas logés à la même enseigne.

C'est avant tout au président de l'Assemblée et aux représentants des groupes de décider de la répartition des groupes dans l'hémicycle. Une logique bien ancrée dans la tradition républicaine prévaut : la gauche à la gauche du président de l’Assemblée, la droite à la droite, le centre au centre. Le découpage se fait alors par zones dans l'hémicycle. En fonction de l'effectif de chaque groupe, la zone définie contient autant de sièges que le groupe compte de députés. Une fois cette répartition effectuée, le président de chaque groupe prend le relais. Libre à lui de répartir ses élus comme bon lui semble, l'Assemblée n'ayant aucun droit de regard là-dessus. Bien souvent, on constate que les néo-députés se retrouvent relégués au fond et les plus aguerris devant et près des micros. Inversement, les places les plus basses, près des bancs des ministres, sont également les plus demandées.

Il faut 15 députés pour former un groupe parlementaire, de fait, tous les députés ne sont pas membres d'un groupe. Pour ceux-là, il faut s’asseoir là où il reste des places. Au fond, généralement. La cohérence politique est conservée. Les députés plutôt à gauche se placent donc derrière la gauche, et inversement, les députés appartenant à l’extrême-droite sont placés tout en haut à droite.

L'Assemblée comporte 577 sièges attribués depuis 1986 (il y a en réalité 582 places hormis les places pour le gouvernement). Chaque siège est numéroté. Cependant, les numéros vont de 1 à 650, il y a donc des trous. L'hémicycle est divisé en huit secteurs, chaque secteur est séparé du suivant par une travée. Ainsi, les numéros du secteur 1 vont de 1 (en bas à droite) à 73. La numérotation du secteur 2 commence à 75. Le n° 650 se trouvant dans le secteur 8 en haut à l'extrême gauche. Les sièges se trouvant sur les bancs des commissions ainsi que ceux qui se trouvent au même niveau du côté gauche ne sont pas attribués, hormis le n° 494 attribué au Président de l'Assemblée.


[sources 1, 2, 3]

lundi 8 octobre 2018

Les congés payés

Hervé di Rosa - série « l'histoire en peinture de l'Assemblée nationale »

Avant 1936, seuls  des fonctionnaires de l'État, des salariés de certaines entreprises de service public (électricité, gaz, transport...) et quelques métiers très qualifiés bénéficient de congés payés par l'employeur. La plupart des ouvriers, payés à l'heure tous les quinze jours, ne se reposent que le dimanche. Lorsqu'ils ne travaillent pas, ils ne sont pas rémunérés.

En juin 1936, le Front Populaire généralise les congés payés en France. La loi est votée à l'unanimité par les députés le 11 juin 1936 et promulguée le 20 juin 1936. Elle prescrit un minimum de deux semaines de congés par an pour tous les salariés français liés à leur employeur par un contrat de travail.

[source]

lundi 6 août 2018

Olympe de Gouges - Une féministe avant l'heure


Jeanne Spehar et Fabrice Gloux - Olympe de Gouges

« La femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit également avoir celui de monter à la tribune », c’est ce qu’écrivit Olympe de Gouges dans l’article 10 de sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. La guillotine est pourtant le sort qui l’attend, sans jamais être montée à la tribune de l’Assemblée.

Marie Gouze, dite Olympe de Gouges, née à Montauban le 7 mai 1748 et morte guillotinée à Paris le 3 novembre 1793, est une femme de lettres française, devenue femme politique. La belle Olympe de Gouges est l’une des premières féministes de l’histoire, à une époque où cette audace mène à l’échafaud, en passant par le ridicule et tous les quolibets du machisme populaire. Elle défend aussi les droits des autres minorités opprimées, noirs, esclaves. En 2014, elle a raté de peu l’entrée au Panthéon. C'est l’année suivante qu'elle a pris place dans la salle des Quatre-Colonnes de l'Assemblée nationale. Elle est la première femme à entrer dans ce panthéon des grandes figures politiques qui ont construit la France.

Née dans une famille modeste, la jeune Marie Gouze est veuve à 18 ans et choisit de le rester pour conserver sa liberté. « Montée » à Paris, elle se battra toute sa vie pour l'abolition de toute forme de soumission. Elle plaide pour l'instauration du divorce d'un commun accord et d'un impôt patriotique, les droits des ouvriers au chômage ou encore l'abolition de l'esclavage et de la peine de mort. Révolutionnaire dans l'âme, elle embrasse les thèses égalitaristes. En 1791, elle publie la fameuse Déclaration pour les droits des femmes.

Mais son engagement jusqu'au-boutiste lui coûte la vie puisqu'elle est guillotinée en 1793 pour s'être opposée à Robespierre, alors chef des révolutionnaires, et avoir dénoncé le massacre de personnes emprisonnées en septembre 1792.

[voir plus sur Wikipédia...]


samedi 28 juillet 2018

Pourquoi ce velours vert dans l'hémicycle ?


Les travaux qui donnèrent au Palais Bourbon sa forme actuelle commencèrent sous le règne de Charles X, dernier roi de France, en 1827 pour se terminer en 1832, sous le règne de Louis Philippe 1er, roi des Français, dernier roi en France. Si le changement de régime qu’entraînèrent les « Trois glorieuses » en juillet 1830 n’eut guère d’influence sur la conduite et la poursuite des travaux, il n’en fut pas de même pour le système de décor des nouvelles constructions. La salle des séances devait, dès l’origine, être décorée de trois grands tableaux, de trois bas-reliefs, de deux grandes et quatre petites statues sur le mur dossier, de figures allégoriques peintes sur la voussure et la voûte du plafond et sur l’arc doubleau. Ce programme, élaboré sous Charles X, reposait sur un des principes de la monarchie de droit divin. Un dessin, signé de Jules de Joly en 1828, nous indique que le projet s’articulait autour de trois tableaux : celui placé derrière le président rappelait le roi donnant la charte, celui à sa droite représentait le sacre de Charles X et celui à sa gauche illustrait le triomphe du duc d’Angoulême. Ce triptyque traduisait, en outre, la pérennité de l’institution monarchique.

Les « Trois glorieuses » avaient appelé un homme - Louis Philippe 1er - dont le pouvoir devait trouver sa légitimité dans sa parenté avec l’ancienne branche régnante, dans sa participation aux victoires révolutionnaires et dans son acceptation du drapeau tricolore. Le fondement du régime avait changé ; l’inspiration du système de décor devait être modifiée. Même si, à cette époque, la construction n’était pas terminée, il était inconcevable de remodeler l’appareil architectural.

Le sujet en fut défini par le ministre de l'intérieur, Guizot, il convenait de rattacher le nouveau régime à l’histoire de France. Le lendemain de l’investiture du roi, Le Journal des débats proclamait : « 1830 vient de couronner 1789 ». De droit divin, la monarchie devenait constitutionnelle. Louis-Philippe était roi des Français « par la grâce de Dieu et la volonté nationale ». Devant les députés et les pairs réunis, il avait prêté serment « de ne gouverner que par les lois et selon les lois ». Guizot pensait à « notre histoire législative pendant la Révolution française. C’est là que les députés doivent chercher des exemples et la France, qui se presse pour les écouter, des motifs d’attachement aux institutions constitutionnelles. »

Le 25 octobre 1830, Guizot, organise un concours pour l'exécution de trois tableaux destinés à décorer la Salle des séances de la Chambre des Députés. Au centre devait figurer Louis-Philippe prêtant serment à la Charte constitutionnelle le 9 août 1830, et, de chaque côté, La séance de l'Assemblée constituante le 23 juin 1789 au moment où Mirabeau répond au Maître des cérémonies qui prie l'Assemblée de se séparer : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par l'ordre du peuple et nous n'en sortirons que par la puissance des baïonnettes », et Boissy d’Anglas, président de la Convention nationale, saluant la tête du député Féraud que les révoltés du 1er prairial an III [mai 1795] lui présentent en le menaçant. Ces trois tableaux, qui devaient être placés derrière le bureau du président, c'est-à-dire face aux députés, devaient être une leçon pour les représentants du peuple. Faire figurer Louis-Philippe, accomplissant l'acte fondateur du régime de Juillet, entre Mirabeau et Boissy d'Anglas était faire du roi des Français l'héritier de la Révolution. D'autre part, ces deux événements de la Révolution française symbolisaient les pouvoirs et les devoirs des députés. Ils devaient montrer, selon Guizot, la résistance au despotisme [Mirabeau] et la résistance à la sédition [Boissy d'Anglas] qui déterminent les limites et les devoirs d'un député.

Pour le premier tableau, le peintre Coutan l’emporta. Pour le deuxième, l’esquisse présentée par Hesse fut retenue. Enfin, Vinchon fut choisi pour le troisième tableau. La référence à la période révolutionnaire parut sans doute à certains un peu trop oppressante, car, dès 1831, commande fut directement passée à Delaroche d’un tableau représentant le président Molé devant les barricades au moment de la Fronde et à Scheffer d’un autre illustrant l’affranchissement des communes par Louis VI, destinés à être placés sur les côtés en retour.

Eugène Devéria - Le roi prête serment de maintenir la Charte de 1830, le 9 août 1830
Un seul de ces cinq tableaux, Le serment du roi, sera placé… en 1837, terminé par un autre peintre que Coutan, décédé quelques mois plus tôt. Les questeurs avaient pourtant sollicité de façon itérative tous les ministres de l’Intérieur pour presser les artistes. Delaroche, débordé de travail à la Madeleine, avait depuis longtemps renoncé à la commande. Scheffer avait à peine esquissé sa toile. Hesse, malade, n’avait pas encore terminé. Seul, Vinchon avait livré son travail, mais on se demandait si une tête au bout d’une pique avait bien sa place dans l’hémicycle. On avait donc pris la décision de n’accrocher que Le serment du roi et de remplacer les quatre autres tableaux par des tentures en velours de soie verte ornées de broderie d’or. D’ailleurs, dès le mois d’août 1832, en prévision de l’inauguration de la salle, de semblables tapisseries avaient été louées pour 900 francs par an. Elles sont encore en place aujourd’hui !

samedi 7 juillet 2018

Le Laocoon

Laocoon et ses fils. Fondu par Keller (1687)
Selon Robert Graves, Laocoon était un prêtre chargé du culte d'Apollon Thymbréen à Troie. Il irrita le dieu en se mariant, en cachant son épouse dans l'enceinte du temple à l'insu de ses concitoyens, en ayant des enfants (deux garçons) malgré le vœu de célibat qu'il avait fait et, chose plus grave encore, en s'unissant à sa femme devant la statue du dieu.

Pendant la Guerre de Troie, les Grecs, lassés de ce siège interminable, et sur les conseils d'Ulysse, imaginèrent une ruse. Ils construisent un énorme cheval en bois, dans lequel ils cachent des guerriers, au nombre desquels se trouvent notamment Ulysse, Ménélas et Néoptolème. Puis les Achéens brûlent leur camp, embarquent sur leurs navires et dissimulent leur flotte plus loin, derrière l'île de Ténédos.

En présence du cheval, les Troyens sont d'abord désemparés, les avis divergeant sur le sort qu'on doit lui réserver. Avertis qu'il s'agit d'un présent pour la déesse Athéna, les uns veulent le faire entrer dans la ville, les autres, menés d'abord par Thymétès, prônent la méfiance. Survient alors Laocoon qui exhorte ses compatriotes à se débarrasser du cheval, prononçant la formule célèbre :

« Timeo Danaos et dona ferentes. » (« Je crains les Grecs, même lorsqu'ils font des cadeaux »).

— Virgile, Énéide

Dans une version, Laocoon aurait frappé de sa lance le cheval de bois offert par les Grecs à Athéna. C'est du moins ce que les spectateurs virent, ne connaissant pas la vie secrète de leur prêtre.

Apollon, qui n'avait pas oublié l'injure, envoya deux monstrueux serpents qui sortirent de la mer, s'enroulèrent autour de Laocoon et de ses deux fils et les étouffèrent.

Les Troyens, ignorant la véritable raison de la colère d'Apollon, crurent que les dieux voulaient leur faire comprendre de laisser entrer le cheval : ils firent une brèche dans les murailles de la ville afin de permettre le passage du funeste présent.

La copie du Laocoon qui se trouve Salle des Pas Perdus, ainsi que le groupe en bronze Le galate vaincu, proviennent du dépôt de Marly d'où ils avaient été apportés au Palais Bourbon vers la fin de l'an III et déposés provisoirement dans la cour du côté de la Seine. Le Laocoon se prête, comme le remarquait un chroniqueur facétieux sous la Monarchie de Juillet, à toutes les interprétations : « pour les uns, les serpents qui enlacent le malheureux père et ses enfants, figurent l'opposition tourmentant le pouvoir et le poursuivant de son venin ; pour les autres c'est la Constitution se débattant sous les contraintes du pouvoir... ». 


Laocoon et ses fils. Entre 160 et 20 avant notre ère. Musée Pio-Clementino du Vatican
Venons-en à l'original du Laocoon, ce groupe de marbre blanc de 1m de base et de 2 m de haut, d'un seul bloc, fut découvert en 1506 à Rome sur la colline de l'Esquilin dans la Domus Aurea de Neron. L'oeuvre fut tout de suite identifiée comme étant celle dont parlait avec admiration Pline l'Ancien dans son « Histoire Naturelle » et qui se trouvait dans le palais de l'Empereur Titus. De facture hellénistique, il serait l'oeuvre, au Ier siècle av.J.C de 3 sculpteurs rhodiens.

Sur les conseils de Michel Ange, il fut acheté par le Pape Jules II qui le plaça dans la cour de l'octogone du Vatican, où il se trouve toujours. Mais le bras levé de Laocoon manquait et il lui fut ajouté un bras étendu, d'abord en terre cuite, puis en marbre, et ceci jusqu'à la découverte, en 1905, du bras originel non étendu mais plié derrière la tête. Ce n'est qu'en 1960 qu'on monta ce vestige sur l'original.